Brève histoire du syndicalisme au Québec

La reconnaissance des syndicats au Québec est le fruit de plusieurs luttes ouvrières qui ont vu le jour au début du XIXe siècle avec la formation des premiers syndicats de métier, des associations ouvrières regroupant des travailleurs spécialisés, comme les typographes, les machinistes et les forgerons. Loin d’être légalement reconnue à l’époque, une association ouvrière était plutôt considérée comme une conspiration criminelle visant à entraver la liberté de commerce. Les syndicats étaient donc condamnés à agir dans la clandestinité. Cette situation d’illégalité a perduré jusqu’en 1872, lorsqu’elles ont été décriminalisées suite à la grève d’un syndicat de typographes à Toronto. De 1872 à la guerre de 1939-45, les syndicats ont ainsi été « tolérés », leur reconnaissance comme représentants des salariés étant laissée à la discrétion de l’employeur. Au cours de cette période, plusieurs conflits longs et violents, dont le principal enjeu était la reconnaissance syndicale, éclateront. Plusieurs syndicats disparaîtront donc de cette façon. Les seules organisations ouvrières qui réussiront à résister à ces longs conflits seront les syndicats de métiers, qui détenaient une force économique et sociale redoutable, compte tenu du fait que la spécialisation de leur métier nécessitait un plus haut degré d’éducation et que ces métiers étaient souvent indispensables aux employeurs. Il est à noter que les employeurs détenaient à l’époque une arme de négociation non négligeable : la possibilité d’utiliser des briseurs de grève ou scabs, ils pouvaient ainsi remplacer facilement les grévistes par d’autres personnes [1].

Il faudra attendre jusqu’en 1944, pour que les syndicats soient finalement reconnus au Québec et au Canada par l’instauration de l’accréditation, qui contraindra les employeurs à les reconnaître. Les syndicats n’étaient toutefois pas au bout de leurs peines dans un Québec sous le joug de Maurice Duplessis. À l’époque, quatre centrales syndicales se divisaient la presque totalité des personnes syndiquées dans la province : la Fédération provinciale du travail du Québec et la Fédération des unions industrielles du Québec (qui fusionneront le 16 février 1957 pour fonder l’actuelle Fédération des travailleurs du Québec); la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (l’ancêtre de la Confédération des syndicats nationaux) et la Corporation des instituteurs et institutrices de la province de Québec (qui deviendra la Centrale de l’enseignement du Québec puis, en 2001, la Centrale des syndicats du Québec). De la reconnaissance de l’accréditation aux années 1960, ces organisations syndicales (et leurs successeurs) développeront de puissants liens intersyndicaux, qui leur permettront de lutter contre les politiques antisyndicales du gouvernement Duplessis. Le front commun ainsi formé interviendra notamment lors de la grève de l’amiante de 1949, pendant les grèves de Murdochville, de l’Alcan et de La Presse, en 1957 ainsi que celle des réalisateurs de Radio-Canada, en 1959. Certains acquis gagnés lors du règlement de ces conflits existent encore aujourd’hui. Par exemple, la grève de l’amiante de 1949 s’est, pour la première fois en Amérique du Nord, soldée par une participation des salariés aux décisions et à la gestion de l’entreprise. En effet, même si cette grève a été déclarée illégale par la Commission des relations ouvrières et, malgré la violence et la répression policière, la solidarité intersyndicale a fait échec aux politiques duplessistes. Sur le plan politique, les syndicats élargiront aussi leurs champs d’intervention au cours des années 50, et ne se limiteront plus à la seule revendication de conditions de travail. Ils interviendront ainsi à l’Assemblée législative du Québec afin d’obtenir des modifications aux lois du travail, un meilleur accès aux logements et l’accès universel à l’enseignement, des acquis sociaux qui constitueront les fondements du Québec post-Duplessis. C’est aussi aux organisations syndicales que les travailleuses et travailleurs du Québec doivent leur régime de prévention en matière de santé et de sécurité du travail, tout comme son régime d’indemnisation sans égard à la faute, qui force la participation financière des employeurs en matière d’accidents du travail et de maladies professionnelles.

[1] Cette situation perdure encore aujourd’hui au Canada. En fait, de toutes les juridictions nord-américaines, l’interdiction d’embaucher des briseurs de grève n’existe qu’au Québec. Certains syndicats de l’AFPC, dont celui du Vieux Port de Montréal (accrédité sous le régime du Code canadien du travail) travaillent d’ailleurs actuellement à faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il adopte une telle interdiction. C’est notamment la violence des conflits de travail québécois des années 50, qui se sont soldés par la mort de nombreux grévistes, qui a poussé l’Assemblée nationale à se doter d’une telle disposition dans le Code du travail.